Avant la lumière par Assia Dehaene

Tout bascule par Aurélien Dony

Le dragon de Thulé par Auriane Godfrin

Dies Irae par Nabil Rian

 

 

 

Avant la lumière

J’ai décidé de me cacher.
Pas dans un placard, pas en dessous de la table mais dans une caisse. Une grosse caisse destinée à empiler et empiler des gros romans où il est écrit «Maupassant» et «Yasmina Khadra». Nous allons déménager, je ne sais pas trop où, je pense que ce sera dans le nord du pays...
Moi, Lila, il parait que je suis toujours un peu à l’ouest. Mais c’est pas vrai, non c’est pas vrai, je regarde toujours devant moi. Et là, devant moi, il y a un tableau italien, il y en aussi où sont peints de tous les côtés des dessins qui ne veulent rien dire, et moi ça me fait rire. J’ai entendu un bruit! Qui est-ce? C’est juste moi qui bouge de tous les côtés et qui gratte la frigolite... Il y en a partout, partout, dans tous les coins, en fait ça sert à protéger les objets des coups pour ne pas qu’ils cassent.
Faudrait pas que la collection de grosses tasses de maman se brisent, sinon ce sera pan-pan cul-cul comme elle n’arrête pas de dire. Mon regard se pose sur le lit, un lit tout blanc, sans couverture ni oreiller, on dirait presque un lit de mort. Moi j’aime bien parler de la mort, ça me fait peur et j’imagine plein de choses. Je vois des fantômes avec du feu sur la tête qui viennent me chercher, puis l’or que j’ai autour du cou se transforme en une grosse corde qui tire, qui tire, et ça fait exploser ma tête. Alors là, c’est moi qui dors dans le lit qui ressemble à la mort.
Mais non c’est pas la fin, je vais pas voir Dieu aujourd’hui, je vais déménager.
Avec toutes les caisses et les papiers collants sur le sol, je vais tout prendre et je vais tout faire partir. Je sors de la caisse, je m’assoie sans prendre trop de place, puis je fais valser ma tête entre les ombres de cette pièce vide de vie.

Maman m’a dessinée en rouge, elle en a mis partout. Je suis comme ensorcelée, et je fais une nouvelle fois valser ma tête, mais contre le mur, cette fois. Fallait bien que je vide les traces, ces traces qui me grattent. Maman est un Dieu, elle est comme l'apparition de la lumière, quand je la vois, j’aime bien prendre mon visage entre les mains.
- Lila, on part aujourd’hui. Nous allons dans notre nouvelle planque. Ne me regarde pas comme ça, l’argent manque de nos jours, il va falloir se serrer la ceinture.
Sur le chemin de notre nouvelle planque, j’ai compté tous les pavés que j’ai pu voir sur le sol, il y avait des pavés qui n’étaient pas enfoncés, je crois qu’ils vont mourir, ils ne peuvent plus respirer. Maman, elle, marche vite, d’un pas affirmé
- LiIa, va prendre une douche, débarbouille-toi.
Il n’y avait qu’un morceau de savonnette dans la douche, il faut se serrer la ceinture.
Après m’être lavée, maman m’a donné un bâtonnet rouge, j’adore ça, quand j’étais petite j’aimais m’en mettre sur les lèvres, mais maman n’était pas contente. Aujourd’hui c’est elle qui insiste pour que j’en mette.
- C’est bon, ça fera l’affaire, tu es une grande fille maintenant, tu vas faire ce que le monsieur te dira de faire.
- C’est qui le monsieur ?
- Il est très gentil, il s’appelle David, il arrivera bientôt.
Je suis contente, je vais rencontrer David, peut-être qu’il va m’apprendre plein de jeux comme papa le faisait. Papa et moi inventions des histoires fabuleuses avec des sorcières et des clowns cracheurs de feu.
- Lila ! Où es-tu ? Monsieur David est là !
J’aimerais lui demander pourquoi il me regarde comme ça, avec ses gros yeux noirs qui pendent à sa langue. Mais il n’y a qu’un petit bonjour qui sort de moi.
- Où est ton manteau mon ange ? demande monsieur David
Je suis un ange... Je suis une hirondelle blanche et douce, je vole au dessus des toits, je règne sur les arbres, je virevolte. On part tous les deux sans maman. On se retrouve dans une énorme rue avec plein de magasins qui brillent, un monsieur souffle dans un instrument et ça fait de la musique qui tambourine à mes oreilles, j’aime bien ça, ça me fait briller moi aussi.
- Lila, je vais t’emmener dans un super resto, tu vas voir la cuisine y est formidable!
- Oh ! Je n’ai jamais été au resto tu sais, maman elle dit toujours qu’il faut se serrer la ceinture puis que je suis trop petite pour ces choses là ! Mais ce n’est pas vrai, je suis grande moi.
- Oui tu es grande Lila, tu es belle et grande. Alors regarde la carte, que veux-tu manger ?
- Je ne sais pas...
- Tu préfères la viande ou le poisson ?
- Le poisson ! C’est plus beau, tu ne crois pas ?
- Ah, oui Lila, d’accord, nous prendrons du poisson pour toi, et moi je vais prendre un poulet tikka massala. C’est un plat indien.
- Indien ! Moi je préfère les cow-boys avec leurs grosses cordes qui tirent et qui tirent.

On est chez David. Il allume des bougies, cela crée des ombres sur les murs. Je dois dire que cela me fait peur. C’est comme des sorcières qui flottent sur un bateau.
David me demande de venir m’asseoir à côté de lui. Il me caresse les joues, j’aimais quand papa faisait ça mais lui, il n’avait pas les mains dures comme une pierre qui éclate. Et maintenant ses mains vont dans mon cou, ça chatouille et c’est froid.
- C’est quand que je rentre à ma maison ?
- Attends un peu, on a le temps, viens par ici, enlève ton pull mon ange.
- J’n’ai pas envie, il fait trop froid !
- Tu vas faire ce que je te dis, petite conne !
- J’suis pas une petite conne ! T’as pas le droit ! J’vais le dire à maman, t’as pas le droit ! T’as compris ? T’as pas le droit ! J’veux m’en aller !
- Calme-toi tu veux !

David enlève mon pull, ses mains en pierre qui éclatent me frottent la peau comme un gant de toilette.
- Voilà, comme ça, tu vois, j’aime quand tu es gentille, c’est comme ça que tu es grande Lila.
J’ai un monstre qui crie à l’intérieur de moi. Il crie, mais personne ne l’entend, même pas moi, il n’y a que mon ventre qui l’entend. C’est dur, et ça fait transpirer la peau, ça pue et c’est plein de bobos. Mais je ne veux plus voir, je ne veux plus voir ces bobos qui se dessinent sur mon bras, mes jambes, mon ventre et le reste.
- Merde, elle est déjà là. Bon tu fais quoi là, relève-toi c’est fini la fête, t’en veux encore, c’est ça ? J’vais ouvrir la porte, habille-toi en attendant.
Je suis comme un poisson, mais un poisson qui nage pas, un poisson dans un coin, qui attend. Je les ai entendus, je le jure, je les ai vus, mais je n’ai pas compris, j’ai essayé mais ça n’a pas marché. Ils se donnaient des sous, et maman n’avait aucune lumière juste des grosses traces noires dans les yeux.

Je ne peux pas dormir. Si je dors je crois que je meurs, je dis ça parce qu’hier j’ai dormi et j’ai rêvé de David. Je ne veux plus jamais le revoir, si je le revois je meurs, c’est vrai...
Je le sais, parce qu’il m’a déjà arraché la peau. Je frôle le mur, et je vois maman.
Maman est belle, mais depuis hier, elle a changé. Je passe devant sa chambre.
Elle est assise, une boîte à la main, elle vide la boîte dans sa grande bouche, puis elle la lâche sur le sol vide de vie. Elle rigole, elle danse, et pleure en même temps, j’entrouvre la porte de plus en plus...
- T’es là toi ? T’es pas en train de te faire baiser ?
Non, maman, non, il faut que je coure que je coure de plus en plus vite, parce que je sais que c’est sale comme mot, ma maman dit que je suis sale. Je prends mon drap entre mes doigts, je le frotte contre mon bras, contre mon ventre et contre mes jambes. J’arrache des bouts de tissu, que je mets contre mes yeux, il fait tout noir, dehors et à l’intérieur. Je me couche dans un coin de mon lit, si mes pieds dépassent, il est possible qu’un monstre me les attrape et qu’il fasse toutes sortes de choses à mon corps, comme David.
- Lila ! Lila ! Tu es où bon sang! Quelqu’un t’attend là...
Je me cache, c’est sûrement David.
- Lila ? Où es-tu ? Si tu ne viens pas tout de suite, je viens te chercher.
Je n’arrêterai pas de me cacher, je ne viendrai pas, je ne veux pas partir avec David.
J’entends les bruits de pas, ils résonnent, ils me font de plus en plus peur, je sens mon cœur battre là en moi. Il veut sortir de mon ventre. Je ne m’en sortirai pas.
Maman hurle. Elle m’arrache les joues, je résiste, je ne partirai pas, je m’accroche aux pieds du lit, mais elle continue à me tirer, elle m’arrache les cheveux maintenant, et mes larmes coulent sur mes dents.
- Laisse-toi faire, et viens ici.
C’est la voix d’un homme, mais ce n’est pas celle de David, cette voix là est plus tremblante. Je me retourne, non ce n’est pas David, ce monsieur là a les cheveux noirs, noirs comme un puits. Il me prend par le bras.
- Non, lâche-moi.
- Allez, viens, je t’emmènerai à la foire.
Des idées de barbe à papa, et de femme à barbe me viennent en mémoire. C’était avec lui, c’était avec papa, il me prenait sur son dos, et me faisait rire et puis on tombait par terre tous les deux, mais ce n’était pas grave, car je tombais toujours sur lui pour ne pas avoir mal. D’accord je veux bien lâcher mon lit.
Le monsieur essuie la bave qu’il me reste au coin de la bouche, c’est à cause de maman.
On a été à la foire. C’était chouette, mais pas comme avec papa, personne n’est comme papa, personne ne sait écouter mes histoires, comme il le faisait, et personne ne sait inventer les histoires qu’il inventait. On marche jusqu’à ma maison, j’ai une peluche en dessous de mon bras, c’est un gros singe avec une casquette.
On passe à coté de la rivière. Le monsieur m’embrasse les lèves. Je m’essuie la bouche avec mon coude. Il me bouscule et je tombe contre une grosse pierre sur le sol. Je ne peux pas croire ça, je sens que je vais mourir, pourquoi me fait-il ça, avec son souffle qui court sur mon corps, et mon corps qui ne peut plus bouger, il y a des poussières de sang qui flottent autour de moi.
Il y a toujours ce moment là, ce moment qui me déchire le ventre, comme un couteau entre mes jambes qui remontent à ma gorge.

Je pose ma tête contre la fenêtre, c’est froid. Mes cheveux collent à la fenêtre. Je me frotte contre elle et puis je tape, je tape très fort contre la fenêtre. J’veux qu’elles partent ! Je veux que les traces partent. J’essaye de toutes mes forces, alors pour m’aider je mords sur mes lèvres. Je veux oublier David et je veux oublier le monsieur.
Je veux juste penser à papa et à mon ancienne maison. Avant le déménagement, quand il ne fallait pas se serrer la ceinture, car la ceinture serre trop fort et elle fait exploser mon ventre, c’est vrai.
Je déteste maman, pourquoi elle ne me prend pas dans ses bras, pourquoi elle m’a arraché les cheveux, j’ai mal à la tête, et il y a du sang sur mon front. Il y en a sur la fenêtre aussi.
Je suis très fatiguée... Je me couche sur mon lit, avec mes draps entre les doigts, je caresse le mur derrière moi, ca me donne envie de dormir, et je lèche mes lèvres toutes brûlantes de sang. Ca doit être ça « se faire baiser », c’est quand on a mal partout et qu’on tire sur les draps de son lit. Ca y est je dors. Mais je n’irai par voir Dieu cette nuit, car la mort, je l’ai déjà connu deux fois.
- LiIa, quelqu’un va arriver, je te promets que ce sera la dernière fois. Tu ne vas pas faire ton cinéma comme la fois passée, d’accord?
J’attends que maman retourne dans sa chambre, je ne veux pas voir un nouveau monsieur. Il faut que je parte de cette maison du nord, je vais retourner dans notre ancienne maison. Là, on était mieux. Voilà, maman mange sa boîte. Je marche à petits pas, à pied de loup, comme disait papa. Je suis un petit loup. J’ouvre la porte. Il y a un homme devant moi, il est comme la lumière, je mets ma tête dans mes mains, ça fait mal aux yeux de le regarder. J’entends maman qui arrive derrière moi, le monsieur lui donne des sous. Beaucoup de sous. Je pars avec lui, je suis la lumière la lumière me réchauffe et me prend dans ses bras, il me dit que tout ira bien, puis il met du sucre dans une paille. J’aimerai aussi en manger. Je me sens comme une folle, je ne suis plus fatiguée, je me sens forte, je vais aller tuer David et le monsieur de la foire. Je regarde le visage de lumière de l’homme et il me sourit.

Je peux combattre la lumière, j’arrive à voir ses yeux. Des yeux bleus comme la rivière, mais une rivière avec une tache de sang au milieu. Il se colle à ma peau, je donne des coups de poing dans la sienne. Il mord mes jambes. Quand il se relève pour me regarder, je tape ma tête contre la sienne, très fort, je ne m’arrête pas, le monde s’arrête autour de moi, tout s’arrête, à part ma tête qui continue à taper, et qui devient chaude, puis brûlante, brûlante de sang, le monsieur crie et essaye de m’arrêter, mais je jure qu’il n’y arrivera pas. Je m’arrêterai seulement lorsqu’il sortira de moi. Nos deux sangs se mélangent, il arrête de crier, et se laisse faire, il ne me combat plus. Sa tête se pose contre moi, il ne bouge plus. Sa tête est très lourde. Je la soulève. Elle est pleine de sang, comme un seau de sang qui lui coulerait dessus. Je pousse son corps hors de moi, et je m’habille lentement, j’aime regarder sa tête pleine de sang. Je me promène dans sa maison, je passe devant une toilette. Il y a un miroir, je suis pleine de sang moi aussi, mais moi je vis toujours, ma tête n’est pas lourde, elle est légère comme une plume d’oiseau. Je ne me vois plus très bien, il y a une vague qui passe devant mes yeux. Mes jambes tremblent, et ma bouche s’ouvre. Mes yeux se ferment.
Je suis un oiseau je virevolte, je vole au dessus des toits. Je me laisse aller contre le tout petit mur des toilettes et je me laisse glisser sur le sol. Il y a des goutes de sang qui tombent de mon nez et j’écoute le bruit que ça fait.
Je suis très fatiguée, je n’ai plus de force, je laisse mon corps aller vers la lumière...

 

***

 

Tout bascule !

La brume s’attarde sur le fleuve. Les passants prennent soin de remonter leur col : l’hiver a ses démarches. Sans bruit se couchent les matelots sur des steppers immenses. Ils prennent des airs de vieux marins, de ceux qui reviennent de loin, de trop loin, peut-être.

Un petit estaminet laisse un peu de sa lumière sur le seuil. Je suis attiré : j’ai soif, j’ai faim. Les pavés sont froids, je le sens sous mes chaussures. Comme la rue est étroite ! Cette rue qui mène au port, qui mène aux départs. Je partirai, moi aussi. Demain matin.

J’entre…


*


Mon amour,

C’est à la hâte que je t’écris ces mots. Je ne peux qu’aller vite dans ce monde où tout le monde court.

Ma plume s’essouffle, mon esprit s’égare : je suis fatigué d’être loin de toi.

Ils ont jeté les belles billes de notre enfance. Tu sais, celles qu’on s’échangeait, dans la cour. J’ai essayé de les retrouver, je n’y suis pas parvenu.

Non, ce n’est pas fini. Ne pleure pas. Il m’en reste une, de bille. Je la garde, je la garde pour toi. Tu me l’échangeras contre un de tes baisers.

On se retrouvera bientôt. La mer est calme, les vagues ne me parlent que de toi. Reste-là, je viens.

Je t’aime, et cela suffit.

 

Franz

 


*

 

Mon vin blanc n’a qu’un goût aigre. Pourquoi ai-je pris du vin blanc ? Je n’aime pas ça. La serveuse est une grosse fille désagréable. Il n’y a que moi au bar. Dans un coin du café, je sens la présence d’un homme. Je glisse un regard vers sa table. Il fume. Est-ce une pipe ? Je crois bien. Je le regarde depuis trop longtemps. J’en reviens à mon verre, sale d’ailleurs. Le siège, sur lequel je suis assis, est bancal. Tout ici est bancal.

 

Et pourtant.


- Connaîtriez-vous un capitaine qui m’accepterait sur son navire ? J’oublie la politesse, elle ne la mérite pas.
- Vous ? Vous cherchez un rafiot ? Pourquoi faire ? Un bi’au jeune homme comme vous, ça reste à terre, hein ! Elle s’étrangle dans un rire sonore.
- Je veux me rendre à la Nouvelle-Orléans. J’ai des affaires à régler.
- Oh ! Bien m’sieur ! Au port, demandez Frilet, i’ vous dira quoi.
- Merci. Combien vous dois-je ?



Je sors. Toujours cette brume, sur le fleuve. Quelques fenêtres donnent sur la petite rue glauque que je traverse. Des eaux usées coulent dans les rigoles. Des filles s’en vont traîner et capturent leur proie qu’elles plongent dans l’obscurité d’autres venelles. J’entends le glas qui sonne, dans les terres. Le son se perd dans mon brouillard. Mes mains s’animent, elles agitent leurs doigts, comme si elles voulaient jouer un morceau de Bach, au piano. Mais tout cela est dépassé… Je dois susurrer à mes pauvres mains que je n’ai rien pour elles. Qu’elles s’amusent avec le jour ! Il restera jusqu’au soir et reviendra sans doute demain, lui : la seule pitance certaine que je puisse leur offrir.

Frilet, où est le bon Frilet ? Je crois le voir en chaque homme et n’ose vérifier mes pensées. Je me tais, le matin s’y prête.


Les pontons de bois sont glissants. Je m’avance.


- Rangez les cordes ! Toi ! Prends tes affaires et tire-toi ! Y’ a trop longtemps que tu m’ gênes. Ton salaire ? Chien ! Le v’là ton salaire !


Un seau ? Est-ce vraiment le seau qu’il lui a lancé au visage ? C’est mon homme, je le sens.


- Monsieur Frilet ?
- Moi-même. C’est pourquoi ? Non, parlez pas : m’en moque. On part demain matin. Habillez-vous plus chaudement que ça, si c’est l’hiver sur terre, c’est ‘core aut’ chose en mer. Maint’nant, si vous voulez bien…


Il me bouscule, s’en va. Je n’avais pas fait attention à son bateau. La serveuse m’avait parlé de « rafiot » : ce n’en était pas un. Il était grand, mais grinçait horriblement. Les voiles s’agitaient au vent à l’haleine saline. J’ai senti que le voyage serait long, et pénible. Je serai bagnard le temps du voyage. Trois hommes sont là. Je ne vois que la mâchoire du type qui tord un torchon. Les autres s’effacent. Je me frotte les yeux. Non, c’est bien une enclume sur son biceps droit !


- « Tout bascule ! »


C’est un cri, c’est un déchirement de l’âme que pousse le plus petit des marins. Recroquevillé, tenant dans ses bras ses genoux tremblants, il se balance en cadence.


- Tout bascule ! répète-t-il


Les autres continuent leurs mouvements. Ont-ils entendu ?

 

*

 

Mon amour,

Le temps s’est gâté hier. Jamais encore je n’avais vécu pareille tempête. Une voile s’est déchirée. J’ai eu peur de sombrer. Non pas dans cet océan qui semble m’avoir apprivoisé (il m’aime, je crois), mais dans le gouffre que creuse la distance. J’y plongerai si rien ne s’arrange d’ici quelques jours.
Je t’aime. Les planches du bateau commencent à craquer plus fort. Nous n’y arriverons peut-être pas.
« Tout bascule ! » comme dirait l’autre. Je te raconterai…
Mets de la chaleur quelque part pour que je m’en couvre à mon arrivée.

La nuit s’habille de toi.

Franz

 

*


Les étoiles cherchent à se cacher. La lune leur prête ses nuages et les astres sont complices. Elle est généreuse, douce. La houle vient prendre les bateaux. Ils tanguent, légèrement, et moi avec eux. La Nouvelle-Orléans, c’est loin. Ai-je assez de courage ? Je n’ai jamais été voyageur. Pourtant, je dois partir. Elle m’attend. Je sais que les herbes vertes chatouillent les racines du platane, dans le grand jardin qui borde notre maison. Voilà bien des années que je l’ai quittée, il est temps de rentrer. J’espère qu’elle aura mis le foulard que je lui ai offert pour son anniversaire. Il lui va si bien…

J’ai oublié ma valise ! Je l’ai laissée dans le bar de la grosse. Que faire sans ma valise ? Sans mon gros pull et mon manteau ? Le capitaine ne me voudra pas si je suis condamné à mourir de froid sur son bateau. Mes poches sont désespérément vides. Je croyais pourtant y avoir quelques sous. Je n’aurai pas le temps d’aller rechercher ma valise. Le café est fermé à cette heure et il sera trop tôt demain.

Dans le noir, un bon bourgeois traîne une canne sur les pavés restés froids. Il marche, nonchalamment, sur le trottoir. Il porte un chaud manteau, et promène un chapeau à haute forme.

Il est bien sot de sortir ainsi la nuit. Des voyous se prennent au jeu du risque à ces heures-ci.

Je me sens voyou…

J’approche, et mes pas font moins de bruit que ceux de mon ombre. Appuyé sur un mur, un balai. Je le saisis. Le bourgeois ne se relèvera pas. Je lui assène un terrible coup sur la nuque. L’homme tombe lourdement sur le sol gelé.

Vite, il faut le dévêtir. Il respire encore. Au moins n’aurai-je pas l’esprit tourmenté qu’ont les marins d’ordinaire. J’enfile le manteau, m’empare de son chapeau –était-il si beau ?


*


- Monsieur… ?
- Franz Grunch, monsieur, Franz Grunch.
- Bienvenue. Vous avez là un bien beau manteau. Gardez-le toujours. Levez l’encre !


Et tout s’anime autour d’eux. C’est l’homme de la veille, celui à la mâchoire énorme, qui remonte l’encre. Une dizaine de matelots s’affairent à diverses tâches : ils tendent des cordages, se bousculent, nettoient. Je ne sais trop que faire. Mes yeux se perdent. Je fais un pas, recule. Un seul homme ne bouge pas. Je m’obstine à ne pas le regarder. Mais je ne peux échapper à ses cris : « Tout bascule ! Tout bascule ! ». Je lui invente une histoire, rapidement. Il devait faire partie de l’équipage en tant que matelot. Un jour de grande tempête, le bateau a bien failli se briser sur un récif. Ce pauvre bougre à cru y voir sa fin. Par je ne sais quel miracle, ils s’en sont sortis. Mais il aura laissé une partie de lui là-bas, quelque part en mer, près des écueils. Ne lui sera restée que l’image du bateau en train de sombrer et le cri d’un de ses camarades qui devait être : « Tout bascule ! ». Que sais-je ?

Le capitaine me fixe. Il faut que je m’active.


*

Mon amour,

Je n’y crois pas ! Nous sommes arrivés à Bâton-Rouge. Partout l’odeur de la culture française. Je pense à Voltaire et mes pensées s’émancipent. Je vois la grandeur partout ! Ces Français ont quelque chose de noble, je ne peux dire quoi… Sans doute Napoléon les a-t-il aidés à garder ce front serein qu’ils affichent, parfois si vulgairement.

Mon amour, je ne suis qu’à quelques kilomètres de la Nouvelle-Orléans. Je te retrouverai bientôt. Je serai pareil à ceux-là qui débarquent par milliers : ton esclave.

Les routes se font plus rayonnantes, et les distances moins longues.

Je t’aime.


Ton Franz.


*


Le capitaine a finalement trouvé un poste pour moi : je nettoie le pont, répare les cordages. Hier, nous avons traversé une tempête. J’ai cru que je ne passerais pas la nuit. Le bateau craquait, les hommes s’agitaient et criaient en tous sens. Notre gabare tenait bon : c’est un navire robuste. Mais une voile s’est fendue. Je n’avais jamais rien vécu de tel. Le marin à l’enclume tatouée sur le bras s’est montré d’un courage exemplaire. C’est lui qui commande lorsque que le capitaine se met à l’abri. Le capitaine Frilet donne les ordres de navigation, mais n’intervient jamais dans ce genre de situation.

Nous nous en sommes sortis. Plus tard, nous avons croisé un navire anglais, un clipper, si ma mémoire est bonne. Il transportait sans doute des esclaves au port de Bâton Rouge. A quand cette terre ! Bientôt, je l’espère.

La mer est calme, maintenant. Des sternes s’en viennent nous dire qu’il ne faut plus s’inquiéter. L’Atlantique se repose…

Pauvres fous que nous sommes ! Une poignée d’hommes, partis d’un port allemand pour s’approvisionner en coton. Quelle aventure !

Les sternes savent aussi que je me moque du coton.

« Tout bascule ! ». Je me retourne : il est là, se balance en cadence. Personne ne le voit, ne lui parle. Je viens vers lui. Lui pose la main sur l’épaule :


- Dis-moi camarade, qu’as-tu donc à crier ainsi ?
- Tu ne la trouveras pas, tu le sais. Et tu verras, tout bascule. Va-t-en. Allez, va ! Ne pleure que sous le platane.


Ses yeux étaient sombres. J’ai senti en lui un désespoir sans borne. Ses traits étaient, sous ses cheveux broussailleux et cette barbe infâme, d’une pureté grandiose. Il était encore jeune : mon âge, sans doute.


- Que dis-tu ? Que me parles-tu de platane ?
- La Nouvelle-Orléans… Pareil à tous ceux-là… Je serai ton esclave. Franz… Tout bascule !


*


Mon amour,


Les rues de la Nouvelle Orléans bourdonnent. Je n’ai jamais vu tant de monde ! Partout il y a de l’agitation. J’ai retrouvé notre maison cependant. Je me la suis fait indiquer par un vieux marchand de poissons. Elle était vide. Vide de toi. Mon amour, j’ai la bille ! Je n’ai rien perdu de nous, non, je n’ai rien perdu. Qu’aurais-je pu perdre ? Avais-je seulement quelque chose à perdre ? J’ai des sursauts de raison… Je t’aime mon amour. Je sais qu’il avait raison, le vieux marin. J’ai pleuré longtemps sous le platane. L’amour est mort, n’est-ce pas ? Illusion dérisoire, Rutebeuf avait raison, lui aussi. Mon amour, j’ai nourri ma passion. Je t’attends aujourd’hui sur une gabare en fleur. Je gréerai le navire pour ton retour. Mon amour, entends-tu ? Je me sens sombrer. Je t’aime.


Je t’aime.


Ton Franz.


*


Les esclaves, à Bâton rouge, s’alignent en silence. Quelques riches marchands les vendent à bon prix. Je suis la route, laisse l’équipage. Je les ai tous adoptés. Et même s’il était fou, je l’aimais, ce vieux marin.

J’ai trouvé un homme qui se rendait à la Nouvelle-Orléans. Il m’a chargé. Des rumeurs, déjà, me parviennent.

Je me suis assoupi. Des rêves étranges, secoués de mauve accompagnent mon parcours. Je me réveille, quitte l’homme. Je parcours une rue. Il y a tant de monde. Je n’ai rien reconnu… Suis-je seulement venu ici ? Je demande la rue St-Louis, le numéro 32. On m’indique le chemin, je le suis. Des créoles colorent le gris des uniformes, et leurs yeux me bouleversent. Ils viennent d’Haïti, ai-je entendu…

J’aperçois le platane, et les herbes qui chatouillent ses racines ! J’ai peur. Auras-tu ton foulard ? Je frappe à la porte. Ce n’est pas toi, mon amour, ce n’est pas là ma femme et son sourire. Je m’enfuis, puis, me retourne. Non loin, quelques pigeons font de moi leur complice : le bal a commencé. Je sors de ma poche une bille. J’ai cette bille au ventre, elle roule. D’où vient-elle ? Quel souvenir traîne-t-elle dans sa course immobile ? Je cours vers le jardin et j’enterre la bille sous le platane, entre ses racines. Mes pas se mêlent à l’écho de milliers de chuchotements. J’ai trouvé un cheval. Comment ? Je ne sais plus.

Je remonte sur le bateau. Je ne vois plus personne. Je vais me blottir sur le tonneau du vieux marin : il a disparu… J’ai froid : je serre fort contre moi mes genoux, et me balance en cadence.

Mes lèvres s’animent au rythme de mots familiers : « Tout bascule ». Une larme coule sur ma joue mal rasée…

 

 

***

 

 

Le dragon de Thulé

Andri Nilsson observait une immobilité absolue, le regard tourné vers les montagnes enserrées dans un linceul de glace bleutée. Devant lui s'étendaient les prairies de l'étroite vallée, déroulant leurs hautes herbes colorées tantôt d'un gris terne, tantôt d'un vert éclatant. Un bras de mer scintillant lancé à l'assaut de falaises sombres complétait le paysage. Ce bras de mer, peut-être les ancêtres d'Andri l'avaient-ils emprunté pour découvrir la petite plage de galets donnant accès à l'intérieur de l'île.


Thulé, ainsi se nommait-elle, cette île. La Terre de Glace. Celle que des barbares venus du sud avaient colonisée avant d'être rejetés à la mer par d'autres barbares, plus nombreux, motivés par le besoin de trouver de nouvelles terres loin de leur pays natal surpeuplé. Voilà ce qu'était Thulé : une île barbare habitée par les descendants barbares de colons barbares.
Cette idée amusa Andri, qui se laissa distraire durant quelques secondes de sa garde vigilante. Mais sa gaieté passagère ne changea rien : aucune des deux silhouettes qu'Andri attendait avec angoisse ne se profila à l'horizon. Ni son frère Einar, aussi fort et courageux qu'un taureau, ni son père ne reviendrait aujourd'hui. Encore une journée passée à guetter leur retour ; encore une journée perdue.


Andri jeta un coup d’œil au soleil, qui se précipitait vers la cime des montagnes, prêt à s'y heurter après avoir chuté de la falaise de son zénith. Quand il était enfant, quelqu'un lui avait raconté qu'il existait une petite île au nord de Thulé où le soleil ne se couchait pas certains soirs d'été et n’apparaissait pas par-dessus l'horizon au midi d'un jour d'hiver. Cela, Andri avait tout de même du mal à y croire. C'était peut-être vrai – il était convaincu qu'une sorte de magie échappant au contrôle de l’Église subsistait en ce monde – mais il lui fallait le voir pour le croire.
Andri tourna le dos à la mer, aux falaises, aux pâturages et aux montagnes pour se diriger vers la grande maison de pierres au toit couvert d'herbe. Ce bâtiment était le plus imposant du village, plus grand que l'église Saint-Georges et plus long que n'importe quelle habitation ; il appartenait au maître des lieux. Nils Sesilsson, le père d'Andri, possédait le village d'Hagifjara et toutes les terres alentours par la volonté du roi de Norvège.


Andri poussa la porte et fut aussitôt assailli par la chaleur émanant du foyer placé au centre de l'unique pièce aux épais murs de torchis. L'été n'avait pas encore cédé la place à l'automne, mais Aldis, la mère d'Andri, veillait à toujours nourrir le feu. Aldis ne sortait jamais de la ferme ; l'atmosphère chaude et poussiéreuse de la maison l'avait rendue frileuse. D'ailleurs, il y avait beaucoup de chose qu'Aldis ne faisait pas, ou plus. Elle avait érigé la passivité au rang d'un art, restant toute la journée assise devant son métier à tisser, sans jamais adresser la parole à qui que ce soit ou même sembler se rendre compte qu'elle n'était pas seule dans la pièce. Ce manque d'intérêt n'était pas dû à son éducation : la mode en vigueur à Thulé depuis plusieurs siècles était l'égalité entre les hommes et les femmes. Malgré tous ses efforts, l’Église n'était pas encore parvenue à débarrasser l'île de ces mœurs barbares. Non, si Aldis s'enfonçait un peu plus chaque jour dans une mélancolie silencieuse, c'était la conséquence de sa seule propension naturelle à la nostalgie. Peut-être l'absence de son mari jouait-elle également un rôle : Nils était le seul à réussir à obtenir une réaction de son épouse depuis une éternité.


Depuis que son père et son frère étaient partis à la chasse au dragon, Andri tentait en vain d'extirper un mot à sa mère qui, indifférente à ses efforts, se murait dans son silence étrangement paisible.
Andri tapa ses bottes contre le mur pour les débarrasser de la boue et des débris de végétaux accrochés à ses semelles, puis lança un regard morne en direction de sa mère, absorbée par la confection d'une couverture. Il ne gaspillerait pas son énergie ce soir. Andri se contenta de tendre à Aldis un bol du ragoût de mouton préparé par la servante avant de se coucher sur un des bancs placés le long des murs. Face à la paroi, tournant le dos à la chaleur étouffante du feu et au cliquetis du métier à tisser de sa mère, Andri se jura que, si son père et Einar tardaient à revenir, il irait à leur rencontre.

Skalm, la petite jument isabelle au poil épais et aux crins hirsutes, braquait sur Andri ses grands yeux liquides.


 - Ami, crois-tu qu'il est sage de partir ainsi seul à l'aventure ? demanda Tindur Aronsson avec une pointe d'inquiétude.


Andri examina le jeune homme tout en resserrant la sangle de Skalm.


Tindur lisait trop de sagas, malgré la désapprobation du prêtre du village. Ces anciens mythes dédiés aux dieux et aux héros païens était une autre de ces coutumes indéracinables de Thulé, et Andri soupçonnait son ami d'y ajouter ses touches personnelles en annotant les marges des sagas de son écriture appliquée.
Le frère cadet de Tindur, Arnkel Aronsson, était son exact opposé. Aussi blond que son frère était brun, aussi petit que Tindur était grand, Arnkel vouait aux armes un intérêt aussi grand qu'il méprisait les livres. Andri se demandait sans cesse comment ces deux-là pouvaient passer leurs journées ensemble sans jamais en venir aux mains.


 - Il n'est pas seul, Tindur, ricana Arnkell. Il pense que Skalm pourra lui venir en aide s'il rencontre un géant ou un dragon.
 - Il est vrai que cette jument est nommée d'après la monture du héros du Livre de la Colonisation, qui...
 - Oui, mon frère, tu m'as déjà raconté cette histoire, soupira Arnkell en jouant machinalement avec le manche de son couteau. Andri, je persiste à croire que tu auras besoin de ma hache.
 - Merci, Arnkell, mais je saurai me débrouiller, répliqua l'interpellé en se hissant sur la petite jument. Je vais bientôt avoir vingt ans ; il est grand temps que je quitte cet endroit. Et il est inutile d'insister, aucun de vous deux ne m'accompagnera.
 - A ta guise, se résigna Tindur. Je prierai pour toi auprès des anciens dieux.
 - Tu ferais mieux d'apprendre à manier la hache pour le venger auprès de celui qui lui tranchera la tête, répliqua son frère avec amertume.
 - Je ne compte pas me faire tuer, les rassura Andri. Prenez soin de ma mère.


Le jeune homme talonna Skalm qui descendit la pente herbeuse au tölt. Andri ne tenait pas à prolonger les adieux ; il savait qu'il céderait et laisserait les deux frères l'accompagner s'il restait plus longtemps devant la ferme. Or, il tenait à être seul quand il rejoindrait son père et son frère.
Skalm était si petite qu'Andri semblait être un géant monté sur un poney, mais elle était de la race des chevaux de Thulé, taillée dans la glace pour résister au rude climat, capable d'escalader les flancs escarpés de n'importe quelle montagne et de retrouver son chemin au plus fort des tempêtes de neige. De plus, l'allure particulière à ceux de son sang, le tölt, rendait le voyage si confortable et rapide qu'aucun habitant de l'île n'aurait échangé un cheval de Thulé contre un coursier du sud.


 - Peut-être es-tu une descendante de la Skalm des sagas de Tingur, murmura Andri à sa monture en laissant derrière eux la plage de galets qui marquait la limite des terres de son père. Celle qui indiqua à son maître où installer la nouvelle colonie.


Skalm remua les oreilles en réponse.
Grâce à la vitesse et à l'endurance de la petite jument isabelle, Andri atteignit le glacier du Vatnajökull, vaste région recouverte de glace parsemée de crevasses et de pièges invisibles, à la tombée du jour. S'il était dangereux de s'aventurer à la surface du monstre de glace dans la lumière de midi, il était suicidaire d'y poser le pied de nuit.


Andri revint donc sur ses pas pour camper loin du dangereux glacier. Skalm, une fois débarrassée de son harnachement et entravée, se mit à tondre les herbes rêches dépassant de la roche. Cette nuit-là, Andri, allongé sur le dos, regarda les longs rubans de lumière verte danser dans le ciel nocturne. Ces lumières, personne ne savait vraiment d'où elles provenaient, et chaque prêtre avait sa propre explication. Certains voyaient en elles des manifestations de Dieu, d'autre les marques que le Mal laissait derrière lui en corrompant le monde. Les vieux des villages parlaient de la puissance des anciens dieux. Aucune de ces explications n'était vraiment satisfaisante, mais l'homme est ainsi fait que tout mystère lui est insoutenable. La moindre explication, même se rapportant aux divinités anciennes et nouvelles, rassure les hommes et leur permet de vivre en feignant d'oublier qu'ils ne comprennent rien au monde. Andri s'endormit avec ces étranges pensées. A son réveil, la jument isabelle à la crinière en bataille ne s'était pas éloignée.


Il fallut cinq jours à l'homme et au cheval pour contourner le Vatnajökull. Andri profita de ces longues journées pour clarifier la raison de son expédition. Il souhaitait bien sûr retrouver son père et son frère aîné, mais il avait aussi profité de cette occasion pour mettre de la distance entre lui et le silence incompréhensible de sa mère. Il désirait également prouver sa valeur. Si Einar, en guerrier accompli, menait les troupes de leur père lors des guerres du roi de Norvège depuis l'âge de dix-sept ans, Andri s'était toujours senti comme un enfant aux côtés de ce frère qui incarnait à merveille l'idéal de Thulé. En chevauchant seul au-devant de son père et de son frère, Andri espérait gagner à leurs yeux cette aura de gloire qu'il pensait ne pas posséder.


Passé le glacier, le tölt de Skalm amenait Andri de plus en plus près des montagnes habitées par le dragon. Andri continuait de remonter la trace de son père, interrogeant les fermiers, les bergers et les villageois qu'il croisait. Tous lui répondaient la même chose : ils avaient en effet vu un seigneur en arme et son fils voyager vers le nord plusieurs semaines auparavant. Aucun ne les avait vu revenir.


Plus Andri avançait, plus ces réponses l'inquiétaient. Pourquoi son père et Einar n'avaient-ils pas été vus par ces gens ? Avaient-ils emprunté un autre chemin qu'à l’aller ? Avaient-ils décidé de passer quelques semaines dans le village au pied des montagnes du dragon, peut-être pour y fêter leurs exploits ? Pire : avaient-ils été attaqués par ces brigands qu'on disait embusqués au détour des chemins ? D'autres hypothèses effrayantes se présentèrent à l'esprit d'Andri jusqu'à ce qu'il atteigne le terme de son voyage, Kullestar, point de départ de la véritable expédition de son père. Ce minuscule village se dressait à moins d'un jour de marche des montagnes habitées par le dragon, et ses moutons étaient régulièrement attaqués par la bête qui décimait les troupeaux de son souffle brûlant.


A la vue des fermes aux carcasses de bois enduites de torchis, Andri décida de passer la nuit dans la maison du chef du village avant de continuer sa route. Cet endroit était le seul où il pouvait encore trouver son père et Einar avant de devoir explorer les contreforts des montagnes du monstre.
La maison du chef de Kullestar se situait au centre du village. Elle était entourée de petites fermes autour desquelles paissaient des moutons. Andri descendit de cheval et se dirigea vers un homme aux cheveux si blonds qu'ils semblaient blancs, assis sur un banc le long de la façade.


 - Pardon, villageois, comment se nomme le chef de clan ? lui demanda-t-il poliment.


L'homme jeta au sol l'os de mouton qu'il était en train de ronger.


 - Vilbert Sveinnsson. Il est là-dedans, ajouta-t-il en tendant le pouce vers la grande ferme derrière lui.
 - Merci. Veuillez, s'il vous plait, garder un œil sur mon cheval.


Le villageois accepta d'un signe avant de jeter son dévolu sur une cuisse de poulet. Quelque peu déstabilisé par son manque de réaction, Andri évita les deux chiens qui se disputaient l'os de mouton et passa la porte de la maison de Vilbert Sveinnsson. Le chef du village était avachi sur un haut trône de bois sculpté, les yeux rougis par la fumée émanant du feu où rôtissait un mouton.


 - Vilbert Sveinnsson ? appela Andri en s'arrêtant de l'autre côté de la fosse à feu.
 - Qui le demande ? répliqua le chef de clan en se redressant pour dévisager son visiteur au travers de la fumée.
 - Andri Nilsson. Mon père et mon frère sont passés par votre village ; ils venaient pour tuer le dragon.
 - Ton père, Nils... ?
 - Nils Sesilsson. Il venait du sud-est. Pourquoi, y a-t-il beaucoup de gens qui se rendent ici pour tuer le dragon ?
 - Bof, un de temps en temps. Nils Sesilsson, Nils... Ah, si, je me souviens. Il a débarqué ici avec son fils aîné, à ce qu'il m'a dit, un garçon aussi robuste que les chevaux de Thulé. C'était il y a un mois et demi, environ. Puis il est parti dans la montagne le lendemain de son arrivée et je ne l'ai pas revu depuis. Est-ce là ce que tu voulais entendre, mon garçon ?
 - Ce que je voulais entendre ? Non, pas du tout ! Je suis venu chercher mon père pour le ramener chez nous.
 - Alors tu devrais aller voir du côté de la caverne du dragon. Ton père et ton frère y sont sans doute collés à un rocher comme des morceaux de viande au fond d'une poêle trop chaude.
 - Je ne vous permets pas, Vilbert Sveinnsson ! rugit Andri.
 - Excuse-moi si mes paroles te semblent abruptes. Peut-être n'ai-je plus l'habitude de parler avec des gens civilisés, ajouta-t-il avec un petit ricanement.
 - Si vous manquez de respect à mon clan, je...
 - Du calme, petit. Je ne veux provoquer personne, et surtout pas un clan entier. Mes paroles ont dépassé ma pensée. Allez, mon garçon, viens t'assoir plus près de moi, que je te voie mieux.


Andri accepta ces excuses rudimentaires et contourna le foyer pour s'approcher du maître des lieux.


 - Vous pensez réellement que mon père est mort ?
 - Et que lui serait-il arrivé d'autre, Andri Nilsson ?
 - Je ne sais pas. Peut-être a-t-il continué dans les montagnes après avoir tué le dragon. Peut-être a-t-il emprunté un autre passage ?
 - Oui, et peut-être est-il trop mort pour bouger.


Andri se laissa glisser jusque sur le sol de terre battue, en proie à un sentiment mitigé. Il refusait bien sûr de croire aux paroles de Vilbert Sveinnsson. Son père et Einar morts ? Quelle idée ridicule ! Tous les dragons de Thulé réunis ne suffiraient pas à abattre un homme de la trempe de Nils Sesilsson, et ceux de la terre entière n'y parviendraient pas si Nils était accompagné de son fils aîné. Mais malgré ses convictions, Andri ne comprenait pas ce qui leur était arrivé.


 - Tu vois, petit, lui dit Vilbert Sveinnsson plus tard dans la soirée, Kullestar était le plus gros bourg de la région il y a deux générations. Cette saleté de dragon a élu domicile dans nos montagnes et, depuis, les familles ont déserté la région. Il ne reste plus que mes parents proches dans ce village. Je parie qu'eux non plus ne resteront pas longtemps. Moi, à leur place, je serais déjà parti !
 - Est-ce que le dragon est venu ici depuis la disparition de mon père ? l'interrogea Andri, uniquement intéressé par ses problèmes personnels.
 - Non, mais ça ne veut rien dire. Ces bêtes-là ne mangent pas comme tout le monde. Le dragon survole le village en hurlant et en crachant le feu une fois tous les six mois seulement. Généralement, il le fait pendant la plus longue et la plus courte nuit de l'année, comme si ça l'amusait de nous gâcher les jours de fête. Dagmar ! apostropha-t-il une servante. Amène plus de bière, on a soif !


Durant la nuit, allongé sur le banc courant le long du mur, Andri se jura que, s'il devait arpenter lui-même la montagne pour retrouver son père, il le ferait.


Le réveil fut difficile pour le clan de Vilbert Sveinnsson, aussi Andri préféra-t-il prendre l'air plutôt que de subir l'humeur maussade des villageois. Kullestar ne comptait que quelques maisons habitées, les autres fermes étant à l'abandon dans un état de délabrement plus ou moins avancé. Une ou deux habitations portaient sur ce qui restait de leurs poutres les cicatrices noires du feu du dragon. Un groupe de moutons timides détala entre les ruines quand Andri s'en approcha. Être décimés deux fois par année ne devait pas être bon pour le moral.


A la sortie du village, Andri fut salué par le hennissement joyeux de Skalm que l'homme aux cheveux pâles avait placée dans une prairie en compagnie d'autres chevaux de Thulé. Andri fut étonné : il n'avait pas aperçu le moindre animal plus gros qu'un mouton depuis son arrivée. Il laissa Skalm derrière lui après l'avoir gratifiée d'une caresse sur le nez et se dirigea vers les autres chevaux. Là, quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître l'étalon de son père, la fierté de son élevage, le seul cheval de leur domaine à savoir naturellement avancer au tölt et à l'amble ! Andri s'approcha du bel animal à la robe grise derrière lequel se cachait la timide monture d'Einar. L'étalon gris, le reconnaissant, le laissa approcher sans relever sa tête hirsute de l'herbe qu'il arrachait méticuleusement.


Sans prendre le temps de réfléchir, Andri fit volte-face et courut jusqu'à la maison de Vilbert Sveinnsson. Il le trouva affalé sur le banc extérieur, prenant l'air en compagnie de l'homme aux cheveux presque argentés qui partageait équitablement des morceaux de viande boucanée entre ses chiens et lui.


 - Expliquez-moi pourquoi les chevaux que vous cachez derrière votre village sont ceux de ma famille, Vilbert Sveinnsson ! attaqua Andri en se plantant devant le chef de clan.


Le villageois qui l'accompagnait se leva avec la même nonchalance qui avait tant dérouté Andri à son arrivée.


 - Quand tu t'adresses à mon chef de clan, fais-le avec respect, Andri Nilsson. Il t'a offert l'hospitalité de sa maison ; tu n'as pas le droit d'exiger quoi que ce soit de lui.
 - Laisse, Egill. Notre hôte ne m'a pas offensé. Si tu avais assisté à notre échange hier, tu aurais pris son parti ! Revenons-en à tes chevaux, puisque c'est d'eux dont tu veux parler. Mon garçon, tu dois savoir que même nos chevaux sont plus bruyants qu'un homme à pied. Ils hennissent, ils font rouler des cailloux... tu as déjà entendu des sabots résonner sur la pierre ? Je t'assure que, de la pierre, les montagnes en sont faites. Tout ce que tu trouveras là-haut, c'est cette maudite pierre, de la neige et un dragon fièrement assis sur son trésor comme une poule sur son premier œuf. Le bruit, la chaleur et l'odeur attirent le dragon. Un cheval sera plus bruyant que toi, dégagera dix fois plus de chaleur et sentira probablement plus fort. Voilà pourquoi les chevaux de ton père et de ton frère sont ici. Ils avaient tous les deux compris qu'ils auraient plus de chance de tendre un piège au dragon s'ils ne s'encombraient pas de leurs montures. Qu'aurais-je dû faire, selon toi ? Aucun des membres de ton clan n'est venu me les réclamer. Je n'allais quand même pas les laisser se perdre dans la nature !


Andri hésita devant cette explication plus que plausible.


 - Tu ne croyais quand même pas que j'avais ordonné qu'on égorge ton père et ton frère pour m'emparer de leurs chevaux ? Si ? s'esclaffa Vilbert Sveinnsson. J'ai d'autres ennuis en ce moment pour penser à me convertir dans le banditisme.


Andri se sentit rougir, honteux de s'être laissé emporter par sa colère.


 - Alors ils sont toujours dans la montagne, à pied ?
 - C'est ce qu'on te dit depuis ton arrivée, lui répondit le dénommé Egill en mâchant une lanière de viande séchée.
- Ils sont morts, Andri, insista Vilbert Sveinnsson. Qu'ils se soient fait dévorer par le dragon ou qu'ils soient tombés dans une crevasse, le résultat est le même. Ils ne reviendront pas, et tu ne reviendras pas non plus si tu pars à leur recherche dans la montagne.


Andri s'assit à leurs côtés sur le banc de bois. Peut-être son père et Einar avaient-ils péri après avoir tué le monstre. Dans ce cas, lui, Andri Nilsson était l'actuel chef de son clan. Il lui fallait ramener une preuve de la mort de son père et de son frère pour prouver sa légitimité à qui voudrait la contester.


 - Il faut que j'aille dans la montagne, affirma-t-il au chef de Kullestar. S'ils sont morts, je retrouverai leurs corps.


Vilbert Sveinnsson se gratta la barbe, réfléchissant à ce qu'impliquait les paroles de son jeune hôte.


 - Tu ne penses pas que ma parole suffira à légitimer ta place ? C'est bien à cela que tu pensais, non ?
 - Oui, mais...
 - Ah, la gloire ! le coupa le chef de clan avec un soupir attristé. Soit tu ramènes les corps, soit tu ramènes la tête du dragon, voilà ce que tu te dis. Moi aussi, quand j'étais jeune, j'avais ce genre d'illusion. Elles finiront bien par te passer un jour si tu retournes chez toi maintenant, mon gars. Si tu t'obstines à rendre visite au dragon, tu te retrouveras chez les dieux avant d'avoir eu le temps de t'asseoir sur le trône de ton père. Mais fais ce que tu veux, se résigna-t-il en levant la main pour prévenir une objection de la part d'Andri. Après tout, c'est avec ta vie que tu joues. Peut-être même en reviendras-tu vivant. Tu devrais quand même prier les dieux anciens et nouveaux. Si tu as de la chance, ils t'enverront un héros de saga ou saint Georges.


- Le dragon est mort, Vilbert Sveinnsson, assura Andri avec confiance. Mon père l'a tué, j'en suis certain.
 - Dragon ou pas, passons un marché, Andi Nilsson. Je te donne de quoi manger, de quoi boire et je te laisse deux semaines, soit assez de temps pour traverser ces fichues montagnes dans le sens de la longueur et revenir. Si tu n'es pas ici au crépuscule du dernier jour, je prends tes chevaux et je m'en vais fonder un autre village le long de la côte. Cela te convient-il ?


Andri examina le visage barbu de Vilbert Sveinnsson, ses yeux rouges, ses traits fatigués, sa large main calleuse tendue vers lui pour sceller leur accord.


 - Marché conclu.
 - Bien, petit. Il est temps que mon clan se mette à la pêche, je commence à me lasser du mouton.

Le repère du dragon se dissimulait dans une série de montagnes pareilles à des dents émergeant de la toundra dans un dégradé de vert, de brun et de blanc. Pas un arbre n'en garnissait les flancs, mais Andri n'en fut pas troublé. Il n'avait jamais vu le moindre arbre de sa vie, il n'y avait pas de raison pour que le dragon en ait, lui. Les voyageurs affirmaient qu'il existait une forêt dans l'ouest de Thulé, mais ces récits faisaient partie de ceux auxquels Andri ne croyait qu'à moitié.


Andri traversa à gué le torrent aux eaux sombres délimitant les terres de Vilbert Sveinnsson, prenant garde à ne pas mouiller la gibecière contenant les provisions que le chef de clan lui avait confiées. Il n'y avait que très peu de chances pour qu'Andri croise le moindre gibier avant de revenir à Kullestar, aussi prenait-il grand soin à ne pas perdre la précieuse nourriture.


Avec Skalm, il aurait atteint les montagnes avant la nuit. Sans elle, il fut obligé de dormir à même le sol à plusieurs heures de marche du plus proche versant de la montagne, frissonnant au contact de la terre que le soleil d'automne peinait à réchauffer alors que les nuits s'allongeaient. Plus haut dans la montagne, il était fort probable que les cours d'eau aient déjà été figés par la glace, bien que les dernières chaleurs de l'été s'attardaient encore dans la plaine.


Andri se réveilla tôt et se mit en marche dès que la lumière fut suffisante. Les natifs de Thulé avaient pleinement conscience que l'immobilité pouvait suffire à tuer quand les jours se faisaient plus froids.


Andri atteignit le premier col avant qu'il ne soit bloqué par la neige, l'explora de fond en comble sans trouver la moindre trace du dragon mort. Sans se décourager, il continua vers les autres cimes plus élevées. Il n'était pas équipé pour l'escalade, il ne se risqua donc pas à grimper sur les parois les plus abruptes, convaincu que, si son père et Einar ne l'avaient pas attiré au loin, le dragon devait être mort aux alentours de sa caverne. Andri n'emprunta donc que les passages susceptibles de laisser place à un dragon qui, fût-il ailé, ne se risquait pas à voler dans la montagne où les vents pourraient le fracasser contre les rochers.


Un soir, Andri allait abandonner ses recherches pour installer son campement quand il perçut dans la terre, plus qu'il n'entendit, un grondement sourd. Il s'immobilisa aussitôt, osant à peine respirer, à l'affût du moindre indice qui prouverait la présence du dragon. Il n'eut pas à attendre longtemps : la terre gronda de nouveau, plus fort que la première fois. Andri dégagea sa hache de sa ceinture et s'approcha précautionneusement du pan de roche d'où provenait le grondement. Là, il fut certain que quelque chose s'y dissimulait : une série de petits bruits émanaient du sol. Se trouvait-il à proximité de la caverne du dragon ? S'il y entendait quoi que ce soit, cela signifiait que son père et Einar avaient échoué. Quelle déception pour Andri ! S'ils avaient été vaincus par le monstre, quelle chance avait-il, lui, Andri Nilsson, qui n'avait jamais combattu qui que ce soit ? Il était maintenant trop tard pour faire demi-tour. Peut-être le dragon l'attendait-il déjà.


Il choisit donc de contourner le rocher, agrippant si fort le manche de sa hache que sa main blanchissait, les dents serrées pour les empêcher de claquer. Un grand soupir se fit entendre, suivi par un son assourdissant étrangement liquide. Était-ce donc là le bruit d'un torrent de feu jaillissant de la gueule du monstre ?


Prenant son courage à deux mains, Andri passa de l'autre côté du rocher et faillit lâcher son arme de stupeur. Il ne se tenait pas face à une bête des temps anciens, mais devant un haut jet d'eau chaude jailli d'un gouffre plongeant sous la montagne. Il connaissait ce phénomène naturel, même s'il n'en avait jamais été témoin.


Andri regarda retomber la colonne d'eau bouillante en se demandant si, au fond, ce jaillissement n'était pas dû à l'activité du dragon. Peut-être, tapi sous la surface du sol, la bête chauffait-elle l'eau avant de l'envoyer à l'extérieur. Son père et son frère avaient-ils eux aussi rencontré cette étrange manifestation ?


Cette nuit-là, Andri la passa adossé au rocher qui le séparait de la source d'eau chaude, sa hache à portée de main, résolu à tuer le dragon s'il approchait. Il n’aperçut pas la bête malgré l'eau qui, à intervalles réguliers, le tenait éveillé.


A l'aube, épuisé, le corps endolori par la pierre inégale, Andri se décida à quitter la montagne. Il ne trouverait pas le dragon, vivant ou mort. Il ne trouverait pas son père et son frère non plus. Tout ce qui lui restait à faire, c'était redescendre dans la toundra auprès de Vilbert Sveinnsson, peut-être même lui offrir son cheval en signe d'amitié.


Andri en était là dans ses réflexions quand il eut soudain la certitude d'être observé. Malgré la fatigue provoquée par sa nuit blanche, il se tapit du mieux qu'il put entre deux rocs pour observer ce qui se trouvait autour de lui. Une source d'eau chaude bouillonnait hors d'un trou fumant dans le sol et dévalait la pente en se refroidissant graduellement. Quelques buissons s'accrochaient à la paroi grise dans laquelle le sentier que suivait Andri avait été creusé, peut-être par le même torrent brûlant qui courait en face de lui.


Rien ne bougeait, rien ne respirait dans cet endroit inhospitalier. Pensant avoir été victime de son imagination, Andri se redressa et, non sans une certaine appréhension, continua à descendre la pente. Il se retourna en entendant une pierre rouler derrière lui et son regard plongea dans les yeux brillants, d'un vert soutenu, fendus d'une pupille verticale du redoutable dragon qu'il avait tant cherché. Ces yeux aussi froids que ceux d'un serpent le captivèrent au point qu'il remarqua à peine la peau écailleuse aux reflets verts et gris autour des orbites osseuses de l'animal, et il ne prêta pas plus attention aux immenses ailes de cuir à demi déployées visibles derrière la tête aplatie de la bête. Pourtant, malgré sa fascination, Andri distingua un objet brillant à moitié dissimulé sous un buisson chétif. Cette chose scintillante, Andri n'eut pas besoin de se détourner du dragon qui le surplombait pour la reconnaître. Il s'agissait d'une épée, une épée brisée, cette de son frère Einar.


Andri n'eut pas le temps de lever son petit bouclier rond, protection futile de toute façon, avant d'être englouti dans une tempête de feu. Sa dernière pensée fut que le chef Vilbert Sveinnsson avait finalement gagné ses trois chevaux.

 

 

 

***

 

 

 

Dies Irae

 

- L'aumônier!

Ce hurlement assourdissant semblait s'échapper d'une cellule d'isolement au bout du couloir des condamnés à mort. Ce cri, plus qu'un simple appel, était empreint d'une insaisissable douleur. Chaque syllabe, chaque son comportait une connotation funeste laissant présager le trouble de son auteur.

- C'est qu'il vous appelle encore, mon père.

- Que me veut-il, ce drôle?

- Nous n'en savons rien, voilà six semaines qu'il hurle ainsi. Depuis son arrivée, en somme.

- Qui est-il?

- Un condamné à mort du nom d'Albin Arni. Il sera exécuté demain.

- Pourquoi m'avoir dérangé, dans ce cas? N'était-il pas prévu que je lui rende visite avant qu'il ne se fasse guillotiner?

- Que voulez-vous, il menaçait de mettre fin à ses jours s'il ne vous voyait pas aujourd'hui même. C'est que nous somme garants de sa vie...

- Qu'on le laisse faire, ça épargnerait bien des frais à l'état! Depuis quand ces gueux vous dictent-ils leur volonté?

- Comprenez-nous, mon père, nous serions bien embêtés s'il n'arrivait pas vivant à l'échafaud.

- En quoi vos soucis me concernent-ils? Ma tâche consiste à simuler la compassion avant les exécutions, pas à visiter ces gueux jusque dans leur cellule! Et puis, lui retirer tout objet tranchant ne l'aurait-il pas empêché de nuire?

- Tous les précautions ont été prises, mais il pourrait bien cacher un bris de verre, ou que sais-je...

- Mettez-lui une camisole de force, dans ce cas!

- Il finirait par se briser le crâne contre un mur. C'est qu'il semble déterminé, mon père...

- Enchaînez-le!

- Impossible, il...

-Oh assez, vous m'importunez! Il existe mille façons de s'en occuper, et vous optez pour la solution qui prive un vieux prêtre de son sommeil, n'avez-vous pas honte?

Ici, le silence se fit. Les deux hommes se dirigeaient d'un pas lent vers le cachot. Le plus jeune, vêtu de l'uniforme des geôliers, était âgé d'une vingtaine d'années. Marchant la tête haute, il semblait fier d'appartenir aux rouages de la justice. Ses cheveux blonds finement arrangés sous son képi, sa veste boutonnée jusqu'au col, sa taille de jeune fille, son pantalon sans pli aucun et ses chaussures cirées à la perfection témoignaient de l'importance qu'il accordait à sa mise, comme s'il eut voulu prouver sa supériorité aux bagnards. L'autre, le lecteur l'aura compris, était l'aumônier que l'âme tourmentée réclamait. C'était un vieil homme au visage blême et profondément marqué par les rides. Ses cheveux blancs comme la craie, son long nez aiguisé, la forme oblongue de sa mâchoire, et surtout, ses grands yeux soulignés par d'immenses cernes, tout, tout en cet homme inspirait une crainte singulière. Au reste, seule sa soutane permettait de voir un homme de foi en ce sinistre vieillard.

Lorsqu'ils eurent atteint le cachot, le geôlier l'examina à travers le judas et s'exclama:

-Voilà l'aumônier, pourriture!

Le prisonnier ne répondit pas. La geôle aurait été déserte que ce fût pareil. Le garde, frustré par ce silence, sortit son trousseau de clés dans un mouvement frénétique, créant ainsi un cliquetis semblable au son de mille sabres s'entrechoquant sur un champ de bataille. Une fois qu'il eut trouvé la clé de la cellule du condamné Arni, il l'enfonça dans la serrure rouillée, la tourna avec peine et ouvrit la porte. Maintenant, que le lecteur se figure une pièce délabrée de huit pieds carrés avec, au fond, une botte de paille misérablement jetée et deux rats ponçant un morceau de pain noir de leurs dents acérées dans un des coins. Au centre de la pièce, se trouve un homme en guenilles. Assis, il s'entoure les genoux de ses deux bras et enfonce sa tête dans l'espace ainsi créé. Cet homme, c'était Albin Arni. Lorsque l'aumônier et le geôlier firent irruption dans la cellule, il redressa la tête d'un mouvement violent, comme un chien de garde ressentant un imminent danger. Tout son être tremblait, le condamné à mort fixait inlassablement le même point de ses yeux noirs. À cet instant, Albin Arni avait tout d'une bête sauvage prête à bondir sur sa proie. Quiconque aurait croisé ce regard empli d'une ineffable haine se serait trouvé prêt à défaillir. Pourtant, et bien que ce fut lui qu'Arni visait, le vieux prêtre demeura totalement impassible. Il s'approcha du prisonnier et dit d'un ton narquois:

- Eh, mais c'est que tu meures demain, mon brave! Ne prends donc pas cet air si sérieux et sois heureux de soulager l'humanité du fardeau de ta vie!

L'aumônier s'assit ensuite à même le sol, en face du condamné. Le prisonnier continuait de le fixer. Le garde, lui, terrifié, était resté en retrait. Prétendant qu'il lui était interdit de rester dans le cachot, il se retira en priant le vieil homme de frapper à la porte au moindre problème.

L'aumônier et le condamné à mort furent seuls. Une atmosphère terrible pesait dans la cellule. Albin Arni, continuant de fixer le prêtre du même regard s'exprima pour la première fois:

- Je vous attendais...

Sa voix était faible et correspondait à sa frêle apparence. Son visage au teint pâle était contrasté par de très fins yeux noirs aux cils de jeune fille. De longs cheveux de la couleur des ses yeux lui tombaient sur la face, s'arrêtant au niveau de son nez aquilin. Très vite, il troqua son regard véhément pour un air d'une terrible tristesse, pareil à celui d'une mère

n'ayant jamais pu faire le deuil de son enfant.

- Et quoi, crois-tu pouvoir te confesser? Non, vraiment, le bon Dieu, malgré son nom, ne pardonne pas n'importe quoi, et encore moins n'importe qui, mon fils. Répondit froidement le viel homme.

- Ne m'appelez pas votre fils!

-Du calme, mon petit, du calme, ce ne sont là que des formalités. Penses-tu sincèrement que je voudrais d'un criminel pour enfant?

Ce disant, il sortit une bouteille métallique de forme rectangulaire dont émanait une forte odeur de vin.

- Un peu d'eau bénite? Dit-il en tendant le flacon au bagnard.

Puis, d'un mouvement brutal, il porta la bouteille à ses lèvres , bu goulûment, et essuya deux filets de vin qui coulaient le long de son menton avec la manche de sa soutane.

- Bien, dit-il, que me veux-tu, scélérat?

L'alcool avait rembruni ses traits.

- Me venger de vous, vieux fou...

- Te venger de quoi? C'est la première fois que nous nous rencontrons, imbécile...

- Vous le saurez bien assez tôt. Mais d'abord, entendez mon histoire.

- Je n'ai guère le temps pour ces inepties.

- Croyez-moi, mon histoire vous concerne davantage que vous ne vous le figurez.

- Sois bref, j'ai sommeil.

- Vous dormirez du plus profond des sommeils une fois vos crimes confessés.

L'aumônier haussa les épaules et fit signe à Albin Arni de parler. Depuis que le vieillard avait bu, l'atmosphère s'était alourdie davantage. Étrangement, et malgré les menace du condamné Arni, le vieux prêtre conserva un calme religieux. Le prisonnier, lui, regardant le sol, se mit à parler:

-Avant les évènements qui me menèrent ici, je n'avais jamais causé le moindre tort à personne. J'ai grandi en campagne auprès de parents qui se mouraient au travail pour que je puisse faire mes lettres. Ils semblaient donner de tout leur être pour que je puisse accomplir ce que jamais ils ne firent. Nous étions tout l'un pour l'autre tous les trois. Malgré les peines et les misères, la modeste soupe que nous partagions le soir suffisait amplement à effacer les douleurs. Cependant, un soir que je rentrai à la maison, je trouvai ma pauvre mère effondrée sur le sol; mon père avait été tué lors d'un duel. Dès lors, tout devint affreux. Je dus arrêter

l'école pour subvenir aux besoins de ma mère que le chagrin alita. Je m'habituais difficilement à la besogne et fus chassé par d'innombrables employeurs. Les années passèrent, et à mes vingt ans, je perdis ma mère. Je me retrouvai totalement seul et désespéré. Après voir longtemps pleuré ma pauvre mère, je quittai définitivement ma campagne natale pour Paris, espérant vainement pouvoir faire partie du monde. Hélas, mes espoirs se volatilisèrent bien vite... Me retrouvant sans le sou dès mon arrivée en ville, je fus contraint à me faire domestique. Je pensais avoir connu les pires douleurs, mais le véritable enfer débuta ici. J'étais logé dans un cabanon près de l'étable, grelottant l'hiver et suffoquant l'été. Mal nourri, j'étais battu, raillé, brimé surtout. À plusieurs reprises, je tentai de m'enfoncer un surin en plein coeur, mais toujours en vain. Je n'avais pas même la force de mourir. Or, un jour de printemps, une servante fut engagée... Rosaline.

À ce nom, l'aumônier demeura interdit. Satisfait de l'effet, Albin reprit:

- C'était une jeune brune d'à peine seize ans. Elle avait de somptueux yeux noirs, des yeux pleins d'une ineffable lumière, deux flambeaux inextinguibles. Aussi jolie fut-elle, rien, ni son menton arrondi, si ses lèvres purpurines, ni son nez finement retroussé n'égalaient ses yeux en splendeur. Je ne pouvais m'empêcher de les contempler. Mais si ce n'était que ça... oh, non, elle avait je ne sais quelle grâce insolente dans sa façon d'être qui la rendait irrésistible. Je clame haut et fort que pas une femme sur Terre n'égale ma Rosaline en beauté! Et puis, elle était la seule à témoigner une once de pitié à mon égard. Si bien que très vitre, je me suis mis à l'aimer!

Il nous semble essentiel d'attirer l'attention du lecteur sur le brutal changement d'attitude

d'Albin Arni. Lui qui paraissait si effrayant, au simple souvenir de cette Rosaline, il se mit à causer comme un enfant, oubliant presque que sa tête tomberait le lendemain. Il n'était cependant pas le seul à changer d'attitude, le vieux prêtre était tétanisé. Aucun sarcasme n'aurait pu sortir de sa bouche à cet instant.

- Tout fut merveilleux dans les premiers instant, reprit Albin. Je vivais, j'étais grand, sa prunelle m'éclairait sans cesse. Je redoublais d'ardeur dans mon travail, éclipsant toutes les railleries et reprenant du courage dans son coeur pur quand je me sentais défaillir. Seulement, la réalité me rattrapa... Très vite, je compris qu'un misérable logeant près des animaux n'avait guère sa place dans le coeur d'une jeune fille, et encore moins dans celui de l'ange qu'elle était. Je n'osais lui parler, me sentant indigne de sa personne. Trois années s'écoulèrent ainsi, chacune faisait croître davantage mon amour pour la douce Rosaline. Au bout de ces trois années, je réussis à me rapprocher d'elle. Elle m'apprit qu'elle aussi avait dû grandir sans son père. Non pas qu'il fût mort, mais ne pouvant reconnaître ni sa maîtresse, ni sa fille, il les avait éloignées de lui et leur envoyait régulièrement une maigre pension. Elle m'expliqua aussi que, sa mère, toujours insatisfaite, réclamait toujours plus à son ancien amant, le menaçant de choses que Rosaline ne voulut jamais m'expliquer.

Un soir d'été, alors que nous contemplions les étoiles, je lui fis ma déclaration. Elle me répondit que ses sentiments étaient réciproques et se retira. Rosaline avait obtenu une semaine de congé et me pria de patienter jusqu'à la semaine qui venait pour la revoir. En partant, elle m'offrit un petit miroir d'or avec au dos une inscription.

Albin se leva, se rendit jusqu'à son tas de paille, y mis la main et fouilla un instant. Il en sortit un objet de forme circulaire, puis revint à sa place, près de de l'aumônier.

- Voyez, reprit-il, c'est de ce miroir qu'il est question. C'est son père qui lui avait donné, disait-elle...

Le vieillard était pâle, bien plus pâle qu'à l'habitude. Il tenta une question d'une voix faible et hésitante:

- Vous... comment... les effets personnels ne sont-ils pas interdits?

Ce n'était définitivement plus le même homme.

- Promettez-leur une place sur votre testament, et les geôliers s'empressent de combler le moindre de vos désirs. Répondit Albin.

Un bref silence s'installa, Albin le rompit.

- Donc, voici le miroir que Rosaline m'a offert. Au dos, quatre vers d'un poète du siècle:

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.

Vous qui souffrez,venez à lui, car il guérit.

Vous qui tremblez,venez à lui, car il sourit.

Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.

Je ne saurais plus vous dire de qui sont ces vers, tant mon esprit est confus. Ce que je puis vous dire, c'est qu'à cet instant, ils prenaient tout leur sens. Oui, ça ne pouvait être que Dieu qui, après m'avoir longtemps fait souffrir, voulait se racheter en m'offrant quelqu'un avec qui faire ma vie. Je partis me coucher l'âme pleine de rayons.

Le lendemain, j'appris qu'elle avait été lâchement poignardée avec sa mère. Je fus anéanti par cet ultime coup du sort. Ma vie avait été régie par la fatalité! Tous mes bonheurs, pourtant si simples m'avaient été retirés. Je remis le soir même une lettre de démissions et je devins vagabond. Dès que Rosaline fut enterrée, je fis de sa tombe mon domicile. J'y pleurais et j'y dormais, lui jurant de ne point trouver le repos tant qu'elle ne serait pas vengée. Retrouver celui qui m'acheva en me retirant ma Rosaline devenait ma priorité. Sa tombe était la plus impressionnante des alentours. Elle était dallée, et la pierre tombale somptueusement ornée. Au bas, étaient inscrits les quatre vers du miroir et «À la mémoire de Rosaline» en dessous. Puisqu'elle vivait seule avec sa mère, je ne compris guère comment un tel monument avait-il pu être érigé. C'est alors que je me souvins de son père... Persuadé qu'il avait payé le monument, je me mis à sa recherche. Les responsables du cimetière m'expliquèrent que la tombe de Rosaline avait été offerte par le père Basile qui s'était, paraît-il, apitoyé du sort de la mère et de la jeune fille. J'en appris également davantage sur ce père Basile. Il était

l'aumônier attitré du Bicêtre depuis des années déjà et certaines rumeurs ont à plusieurs reprises failli lui coûter sa place. Une ce ces rumeurs parle d'une maîtresse cachée, et même d'une fille... J'en étais sûr, cet aumônier était le père et l'assassin de ma Rosaline! Il me fallait me faire enfermer dans cette prison d'état pour que justice soit faite! La suite, vous la connaissez. J'ai froidement assassiné mes ancien maîtres, ceux qui m'avaient tant fait souffrir. La police n'eut pas à enquêter, je me suis immédiatement rendu. Le procès fut vite bouclé, et me voici enfin en face de vous, ô père Basile...

Albin Arni avait repris son expression sanguinaire.

- Qu'as-tu à répondre, assassin? Dit-il froidement.

La père Basile essayait d'articuler une phrase, il n'y parvint pas. La peur le paralysait.

- Si tu n'as plus rien à dire, il est temps de mourir. Nous nous retrouverons demain en enfer...

D'un mouvement sec, Albin jeta le miroir de sa défunte bien aimée au sol, se saisit du bris de verre le plus long, s'élança vers le vieillard et le pris par le col:

- Une dernière volonté, pourriture?

Le vieillard, apeuré, s'exclama:

- Grâce, grâce! Je confesse tout, mais pitié, grâce!

- As-tu eu pitié de ma Rosaline, toi?

- Comprenez-moi, mon enfant! Sa mère en demandait toujours plus, elle menaçait de dévoiler notre aventure et l'enfant qui en a découlé. J'aurais été destitué de...

- Soit, accepte ce rituel, misérable! Les onctions laveront tes péchés.

Très lentement, du bris de verre qui tenait, il traça un signe de croix sur les deux yeux du vieil homme qui se mirent à ruisseler de sang.

- Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visum deliquisti.

Il accomplit ensuite le même rituel sur les deux oreilles du père Basile.

- Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per auditum deliquisti.

Ce fut ensuite le tour des narines.

- Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per odoratum deliquisti.

Les lèvres, ensuite, tremblantes et inondées par le sang coulant des narines déchiquetées subirent le même sort.

- Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per gustatum deliquisti.

Enfin, de toutes ses forces, il traça une énorme croix de sang sur les mains ridées du vieillard. - Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per tactatum deliquisti.

Et tout le corps était châtié. Ceci fait, Albin Arni perfora la gorge de l'aumônier qui

s'effondra dans son sang. Le condamné à mort, satisfait, se coucha sur sa paille et attendit le garde.

Comme prévu, il fut exécuté le lendemain.