Inclure n’est pas exclure : quelques précisions sur la non-mixité choisie en milieu militant

C’est avec désolation que nous découvrons l’ampleur de la polémique suscitée par l’annonce d’un des ateliers de l’événement que nous organisons au sujet des luttes antiracistes et féministes[1]. Il s’agit de l’atelier « Pour une convergence des luttes non consensuelle. Entre antiracisme et misogynie, qu’en est-il de « nos hommes » ? » proposé par la toute jeune association Imazi-Reine à l’intention de femmes et personnes queers racisées[2]. Désolation dans le sens où il est désolant de constater le ton grandiloquent et alarmiste avec lequel certain.es perçoivent ces questions, les extrapolations et les appels à l’interdiction qu’elles suscitent. Désolation au sens où nous sommes désolé·es d’avoir, de toute évidence, manqué de pédagogie.

Il n’est pas question pour nous d’annuler cet atelier qui s’inscrit dans un programme plus large où toute personne impliquée dans la lutte antiraciste et féministe peut trouver sa place. En revanche, nous voulons apaiser les tensions, c’est pourquoi nous avons modifié la communication relative aux ateliers et souhaitons ici expliciter leur sens.

Si elles ne sont pas mal intentionnées, les réactions offusquées nous paraissent ne pas connaître l’histoire et la culture des luttes émancipatrices, qu’elles soient féministes, LGBTQI, antiracistes ou autres.

Les réunions en non-mixité choisie (ou « safe space » ou « espace positif »[3]) ont toujours été un outil d’émancipation important dans les diverses luttes pour les droits des minorités. Elles permettent par exemple aux participant·es de partir d’une expérience commune de la discrimination, sans être constamment obligées d’en rappeler les contours ou d’en justifier la réalité. Elles ouvrent un espace où la parole et le vécu se partagent plus aisément qu’en présence de personnes assimilées, même inconsciemment, à la domination. Ces espaces ou temps de non-mixité choisie constituent bien des outils ou des moments dans un processus d’émancipation et non une finalité ou un projet de société. La finalité demeurant bien la construction d’une société plus inclusive.

Les mouvements féministes et antiracistes sont traversés par différents courants, parfois antagonistes. Ils divergent entre autres sur cette question de la non-mixité choisie mais aussi sur les termes qu’il convient d’utiliser ou pas pour dénoncer les rapports de domination. Si le binôme blanc·hes/racisé·es fait l’objet de critiques qui méritent d’être entendues (essentiellement en France), ces termes sont de plus en plus adoptés par nombre de militant·es, professionnel·les et universitaires tout à fait respectables. D’abord parce qu’ils permettent de mettre des mots sur des réalités sociales qui, autrement, restent indicibles.

En tant qu’associations actives dans le champ de l’éducation permanente et de la médiation culturelle, nous pensons qu’il relève de nos missions de mettre en avant l’extraordinaire diversité et le foisonnement des engagements citoyens. Y compris quand ils sont le fait de personnes directement concernées par la problématique qu’elles souhaitent embrasser, et cela de la manière qui leur parait à elles la plus pertinente. Nous avons ainsi laissé à chaque atelier le choix de ses modalités. Ce qui n’implique nullement que ces modalités soient à généraliser, au contraire.

Nous faisons le pari que cette pluralité d’approches constitue bel et bien une richesse dans une société démocratique, soucieuse de développer chez celles et ceux qui la constituent le goût d’une citoyenneté active, et la pratique de l’activité associative. C’est de cette citoyenneté, de cette activité, de rencontres et de débats dont notre société en crise a un besoin criant, et non de polémiques sur les réseaux sociaux.

Le Centre Librex, la Maison du Livre & PointCulture

Personne de contact : lmalghem@centrelibrex.be

[1] L’atelier dont il est question a lieu dans le cadre d’un événement intitulé « Féminismes, antiracismes : les mots du contre-pouvoir » concocté par le Centre Librex, la Maison du Livre et PointCulture, avec le soutien de la Cellule Equals.Bruxelles, et la Commune de Saint-Gilles lorsque le débat d’ouverture devait avoir lieu en sa Maison du Peuple.

[2] Ce qui veut dire, en effet, que cet atelier n’est pas destiné aux « personnes blanches », comme mentionné dans la première version de l’annonce.

[3] Un safe space (littéralement « espace sécurisé » ou « espace sûr »), également appelé espace positif ou zone neutre, désigne un endroit permettant aux personnes habituellement marginalisées, à cause d’une ou plusieurs appartenances à certains groupes sociaux, de se réunir afin de communiquer autour de leurs expériences de marginalisation. (Wikipedia)

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